Imam Mouhamadou Sakhir Gaye de Yeumbeul

13 octobre 2020 à 21h05 - 445 vues

Inégalable imam

Article paru dans le N°7 de Waa SOODAAN de Décembre 2015

Imam Mouhamadou Sakhir Gaye est un monument du savoir, de la connaissance de la religion. Auteur de plusieurs ouvrages en prose comme en poésie, Imam Sakhir a marqué son temps. C’est son petit-fils Seydina Issa Samb qui nous présente celui qui fut l’imam de la grande mosquée de Yeumbeul pendant vingt ans, de 1981 à 2001.

Né en 1925* à Yeumbeul, imam Mouhamadou Sakhir Gaye est le fils de Cheikh Djibril Gaye et de Sokhna Farmata Lo ; deux familles, Ngayène et Loyène, connues pour leur érudition, leur maîtrise du Coran et leur respect des prescriptions divines. Et pour cause !

Cheikh Djibril Gaye enseignait le Coran à Diémoye Gaye (actuelle région de Louga). Il y était avec son grand frère Tafsir Abdou Gaye, devenu plus tard, un des plus proches compagnons de Seydina Limamou (PSL) allant jusqu’à diriger les prières en son absence. Avec Cheikh Matar Lo, Tafsir Abdou Gaye a traduit, du wolof vers l’arabe, plusieurs de ses sermons. D’ailleurs, quand Seydina Limamou procédait au célèbre sacrifice à la veille de son rappel à Dieu, c’est lui qu’il a envoyé parler aux fidèles. Cheikh Matar Lo évoque Tafsir Abdou Gaye dans son livre Buchra Muhibbine, en le surnommant « l’ami », « le fidèle », « le gardien des secrets de la meilleure des créatures (PSL) ». Tafsir Abdou Gaye rappelle la place qu’occupait auprès du prophète Mouhamed (PSL) son confident Houzeïfa Al Yamaani.

Un érudit formé et formaté par son père

Le 1er cha’bân 1301 de l’hégire, Seydina Limamou Lahi (PSL) lance, depuis Yoff, l’Appel aux hommes et aux djinns. Par la volonté divine, certains érudits en prennent connaissance. Les deux frères en font partie. Imam Sakhir en parle même dans son célèbre poème Axirou Zamane.

Tafsir Abdou Gaye demande alors à son petit frère de gérer le Daara afin qu’il aille à Yoff voir de plus près à quoi ressemblait celui qui se disait envoyé par Dieu. Sur place, Tafsir Abdou Gaye rencontre le Mahdi (PSL). En une fraction de seconde, Dieu lui fait savoir qu’il n’est point un imposteur. Il restera ainsi à ses côtés. Plus tard, Cheikh Djibril Gaye qui n’avait plus aucune nouvelle de son grand frère décide de venir à Yoff voir ce qui l’avait retenu.

Déjà, à l’âge de 7 ans alors qu’il était dans une école coranique dans la localité de Gagne Alé, Dieu lui avait montré comment il avait fait déplacer le prophète de l’Orient vers l’Occident. Comme le souligne Serigne Modou Mboup Kharikhou dans une de ses œuvres. Faisant face à Seydina Limamou, il voit en lui celui que Dieu lui avait montré. Ce fut suffisant pour qu’il croie en sa mission.

Quant à Sokhna Farmata Lo, elle est de Niomré. Gravement malade, son père, Alassane Lo, qui était déjà layène, décide de l’amener à Dakar malgré les remarques négatives des voisins. Certains la croyaient déjà morte. D’ailleurs quand son père l’amenait à Dakar par le train, les gens qu’il croisait l’évitaient car croyant qu’il transportait un cadavre. Arrivé auprès de l’Imam Al Mahdi, Alassane Lo coucha sa fille près de lui. Il pria pour elle. Et elle guérit de sa maladie. Alassane Lo la laissa vivre chez l’Imam. Elle y rencontra Cheikh Djibril Gaye qui l’épousa. Parmi leurs enfants, Imam Sakhir Gaye qui grandit auprès de son père. Ce dernier le forma et le formata sur le plan religieux (de l’apprentissage du Coran à la maîtrise de la charia). Des érudits basés à Dakar et ailleurs ont également participé à sa formation. Imam Sakhir avait toujours voulu aller à l’étranger pour parfaire ou enrichir ses connaissances mais son père lui demandait de rester à ses côtés. Lui-même raconte que quand il respectait les directives de son père, un miracle divin faisait de telle sorte que chaque fois qu’il voulait apprendre une science hors de Dakar, Dieu faisait qu’un formateur spécialisé dans cette matière vienne dans sa localité.

Moukhadam avant même ses 40 ans...

Imam Sakhir s’est toujours distingué par son amour pour la connaissance. Sa première épouse, Nogaye Dame Lo, raconte qu’il labourait au quotidien le champ de son père Cheikh Djibril Gaye avant de s’investir dans son propre champ. Quand il rentrait vers midi, si le repas se faisait tardivement servir, il prenait ses livres et s’en allait à la recherche du savoir. Il ne rentrait que tard dans la nuit et c’était pour étudier à l’aide d’une bougie. Il lui arrivait de somnoler jusqu’à ce que son bonnet tombe sur la bougie. « Il en a tant brûlé », témoigne-t-elle.

Ce n’est d’ailleurs pas seulement sa quête du savoir qui attire l’attention mais aussi et surtout son dévouement dans la pratique religieuse. Ce qui, du reste, est la base de la quête du savoir comme le souligne Imam Ghazali qui considère qu’une connaissance non pratiquée est de la folie. Cheikh Ahmadou Bamba le dit dans Massalikoul Jinaan : « la qualité de savant n'est pas attribuée à l'homme pour le plus grand nombre de relations qu'il débite mais la science est une lumière qui réside dans le cœur ».

L’imam ratib de Malika, El Hadji Demba Gadiaga, a, une fois, déclaré ne pas accepter que quelqu’un dépasse Imam Sakhir dans ses dévotions. Tellement il a prouvé qu’il était inégalable dans ce domaine. S’il lui arrivait de dormir, il se replongeait dans ses travaux dès son réveil. Son père, Cheikh Djibril, s’est une fois déclaré surpris par le mutisme qui caractérisait son fils mais aussi par le jeûne qu’il pratiquait constamment tout en étant jeune.

Du vivant de son père Cheikh Djibril Gaye, imam Sakhir devient Moukhadam grâce au Khalif de l’époque Seydina Mandione. Il n’avait pas encore 40 ans. La plupart des personnes reçoivent l’idjaza (attribut de moukhadam) sur convocation chez le Khalif. Lui, n’a pas été appelé. Seydina Mandione a envoyé Serigne Ablaye, Mane Rane et Baye Seydi Thiaw à Yeumbeul pour lui remettre ses attributs.

Imam Sakhir a été le premier, au Sénégal, à faire un sermon du vendredi en wolof et en arabe...

En 1954, il créé la 1ère école franco arabe moderne à Pikine. Les jeunes y étudient le jour, et les adultes, la nuit. Son père décède en 1959. Le 10 novembre 1965, il s’envole pour le Maroc. Seydina Ababacar Lahi, informé de ce voyage, se demanda ce qu’il allait chercher au Maroc. Mais loin d’aller se former au Maghreb, Imam Sakhir était plutôt parti à la recherche de diplômes pouvant certifier son savoir, ses connaissances. Il commença ses cours avec le niveau du secondaire. On se rendit compte qu’il dépassait ce niveau. Il fut inscrit aussitôt après à l’université de Quaraouine après un entretien qui aura surpris ses encadreurs. En 1969, il obtint sa licence dans le domaine de la charia après quatre années d’études.

Il devint Imam de la grande mosquée de Yeumbeul en 1981. Il innova avec ses sermons dits dans un arabe classique tinté d’une belle éloquence. Avec des thèmes touchant l’actualité. Il a été le premier au Sénégal à traduire ses sermons en wolof. Le vendredi, les fidèles venaient en masse de contrées lointaines pour suivre ses sermons. Il a toujours été ouvert à toutes les confréries. Certains sont allés même jusqu’à le taxer de non layène tellement il était ouvert à toutes les confréries avec une maîtrise parfaite des écrits de Serigne Touba, d’El Hadji Malick Sy... Ce qui lui a valu d’avoir des talibés non layènes. Mais il n’en demeurait pas moins un ardent défenseur de Seydina Limamou Lahi (PSL).

Sur le plan littéraire, l’on retient ses ouvrages en prose comme en poésie en arabe et en wolof. Dans certains, il a mixé les deux langues. La plupart de ses écrits concerne le Mahdi et ses enseignements. Suite aux recommandations de Baye Seydi Thiaw, à l’époque Khalif de l’Imam, il regroupe les sermons de Seydina Limamou Lahi. L’objectif visé étant de permettre à l’humanité de bénéficier du legs de l’Imam. Il a écrit un autre ouvrage basé sur une conférence qu’il a faite à Gouye Mariama Layène à Dakar sur l’apparition du Mahdi intitulé Tazkiratoul Djama’a (Rappel aux musulmans du signe de la fin des temps).

La plupart de son œuvre est composée de poèmes et de ses sermons. Ainsi, il a chanté Serigne Fallou qui l’a aidé à obtenir sa bourse marocaine. Avant de terminer ses études, en 1966, il lui rend visite et lui dédie un poème intitulé Al Khalifatou. Il a également chanté Serigne Mansour SY, Mame Abdou, Ibou Sakho qui était son ami, El hadji Cheikh Ndoye, le père d’El hadji Papa Ndoye et tant d’autres...

Imam Sakhir a consacré sa vie à servir son peuple conformément aux recommandations du Prophète Mouhamed (PSL). Sa maison était le lieu de convergences de centaines de personnes. Certaines venaient pour s’enrichir en connaissance, d’autres venaient pour soumettre un besoin qu’il satisfaisait.

L’imam Mouhamadou Sakhir Gaye s’est éteint le 26 safar de l’année 1422 soit le 20 mai 2001 à l’âge de 76 ans. Ses fils et petits-fils continuent de perpétuer l’héritage riche qu’il a laissé à l’humanité.

* Même si ces papiers mentionnent 1928, imam Sakhir Gaye affirme, lui-même, avoir fait des recherches prouvant qu’il est né trois ans plutôt.

Sélou Laye BA

Commentaires(0)

Connectez-vous pour commenter cet article